InMedia émission spéciale: la crise de la presse

A l’occasion de l’événement 5/5 organisé par RSP ce jeudi 7 mai, InMedia vous propose une émission spéciale, exceptionnelle à plus d’un titre.

Exceptionnelle parce que nous avons eu la chance de bénéficier, tout au long de la préparation de cette émission, des lumières et du réseau d’un illustre ancien de notre radio, Augustin Scalbert, journaliste médias à Rue89 et… créateur d’InMedia.

Exceptionnelle également par la richesse, la profondeur et la difficulté du sujet: la crise sans précédent que traverse la presse mondiale.

Exceptionnelle enfin par la qualité de nos invités: outre Augustin Scalbert, Frédéric Filloux, éditeur pour le groupe norvégien Schibsted et éditeur de la lettre d’information Monday Note, était des nôtres. Si Benoit Raphaël, rédacteur en chef du Post.fr ne nous avait pas fait faux bond, nous aurions même été un peu à l’étroit dans le studio du 117 boulevard St-Germain.

Rendez-vous avait été pris mercredi 6 mai à 8h. Le temps pour Augustin de découvrir quelques fonctionnalités de son Iphone récemment acquis - “Toi, ça se voit que tu ne l’as eu qu’hier” lui a lancé amusé Frédéric Filloux - et pour Simon - qui a eu la gentillesse de se charger de la réalisation - de régler les micros et nous voilà lancés dans une discussion à bâtons rompus sur l’avenir de la presse.

Ecoutez l’émission de RSP.fm !

Etat des lieux: “On assiste à un collapsus absolu de la presse aux Etats-Unis” (Frédéric Filloux)

Pour illustrer la gravité du sujet qui nous occupe, nous commençons par un bref état des lieux de la presse aux Etats-Unis, là où la crise est la plus avancée. En effet, les journaux américains sont confrontés à une chute massive de leurs revenus, qui les contraint à réduire drastiquement leurs activités - le quotidien Christian Science Monitor est désormais un hebdomadaire - voire même à mettre la clé sous la porte. C’est le cas par exemple du Seattle Post Intelligencer et du Rocky Mountain News (Denver).

Que préfigurent de tels événements ? Pour Frédéric Filloux, la presse américaine est dans une situation de “collapsus absolu”, collapsus d’autant plus violent que les revenus publicitaires constituent 75 à 95 % de leurs recettes, ce qui les rend particulièrement vulnérable au contexte économique ambiant. Une analyse partagée par Augustin Scalbert qui souligne les “signes avant-coureurs” que l’on observe en France, malgré une dépendance moindre à la publicité.

Les causes: “La presse quotidienne papier est morte ” (FF) [> 5']

Après cette entrée en matière plutôt sinistre, nous rentrons dans le vif du sujet avec l’analyse des causes d’une telle crise (5′10”).

1ère question abordée, la pertinence du modèle de la presse quotidienne à l’heure de l’information en continue, à la télévision comme sur le web. Sur ce point, nos deux invités s’accordent pour signer l’acte de décès de notre journal quotidien, à échéance de 5 ans. S’appuyant sur l’exemple de l’amerrissage d’un avion dans l’Hudson River le 15 janvier dernier,  Frédéric Filloux dessine, de la photo diffusée sur Twitter 14 minutes après le miracle aux 35 feuillets de l’édition de juin du magazine Vanity Fair, une chaine de valeurs où le journal papier n’apporte plus aucune valeur ajoutée à l’information quotidienne. Pour Augustin Scalbert, il est nécessaire que les quotidiens changent de périodicité et se “magazinisent”en proposant à leurs lecteurs des “papiers froids, mags, longs“.

2e cause proposée à l’analyse de nos invités, la crise des revenus publicitaires. “Cela va aller de mal en pis” annonce Frédéric Filloux, expliquant que le contexte de crise économique joue à plein et que l’ampleur de cette chute est impressionnante. Ainsi, le Washington Post a perdu 33% de ces revenus publicitaires ! Sur Internet, la situation n’est pas non plus favorable. “Un site qui vivrait uniquement de la publicité mettrait la clé sous la porte tout de suite” déclare le représentant de Rue89, mettant en avant la diversité des sources de revenus - goodies, web-agency, formation continue - du site.

3e élément de cette crise, Google, dont l’agrégateur Google News provoque la colère des éditeurs de presse. Google, réel problème pour la presse ou bouc émissaire ? Pour Augustin Scalbert, Google n’est pas un bouc émissaire puisque que “très clairement, Google News fait de l’argent avec du contenu qui est apporté, après une production onéreuse, par des éditeurs de presse“. Frédéric Filloux quand à lui souligne un véritable effet de ciseau. D’un côté, la part des revenus publicitaires de Google , issu du “search”, ne cesse d’augmenter, de l’autre, celle des éditeurs, provenant essentiellement des bannières “display” baissent. Par conséquent, pour nos deux invités, il est clair que le partage du gâteau publicitaire doit être repensé. Cependant, les éditeurs sont également responsables de cette situation: “ils ont passé leur temps à louper la marche sur Internet” s’exclame Frédéric Filloux ! Pendant ce temps là, la firme californienne créait Google News et Google Timeline… Au passage, Augustin en profite pour enfiler sa tenue de “taliban journalistique” en pointant du doigt le risque mortel d’uniformisation de l’information auquel le fonctionnement du moteur de recherche nous expose.

Le cas français: L’idée qu’un Etat puisse subventionner la presse, pour moi, c’est lunaire“(FF) [> 30'].

Après près d’une demi-heure d’émission, il est temps de se pencher de plus près sur le cas de la France. Dans l’hexagone, la presse est également en crise. Jusque là, rien de neuf sous le soleil. Seulement voilà, l’intérêt du cas français réside dans le fait que l’Etat, contrairement à son homologue américain, subventionne massivement les organes de presse. Sur ce sujet, Frédéric Filloux reprend le costume de taliban de son confrère - “Moi je suis un petit peu hystérique là-dessus, cela ne vous a pas échappé” lache-t-il amusé - pour attaquer un système “absurde” pour ce qu’il implique de dépendance à l’égard du pouvoir en place, quelqu’il soit. En outre, cette dépendance est contre-productive puisqu’elle n’est assortie d’aucune contrepartie ! Augustin Scalbert nuance cette thèse en soulignant qu’il ne faut faire attention à l’excès inverse, à savoir laisser les journaux sous la coupe d’industriels concourrant à des marchés publics et donc entretenant des relations économiques avec les pouvoirs politiques.

Cette question du rapport entrenu entre les pouvoirs politiques et économiques est également au coeur du problème de la presse française. En effet, chaque année, le sondage effectué par La Croix nous confirme la défiance des français à l’égard de leurs journalistes. Pour nos invités, cette défiance est justifiée par toute une série de faits avérés qui illustrent le manque d’indépendance des journalistes français. Frédéric Filloux ajoute que c’est un problème de mentalité: “En France, un investisseur ne conçoit pas que dès l’instant où il met 50 millions d’euros dans un journal, il ne puisse pas influer sur le contenu“. Augustin Scalbert quant à lui pense, naturellement, qu’une solution à ce problème se trouve dans l’expérience des pure-players de l’Internet comme Mediapart, Bakchich ou Rue89, aux bases économiques et éthiques plus saines.

Les solutions: “Twitter a ses limites, très clairement” (AS) [> 43']

1er chantier > repenser le journalisme !

1ère piste, reconstruire un rapport de qualité avec le lecteur. Selon nos invités, le journaliste a eu tendance ces dernières années à oublier son lecteur, oubli dont le corrolaire est logiquement la fuite de ce dernier vers d’autres supports d’information. Pour Augustin Scalbert, il y a un équilibre à trouver, une synthèse à effectuer entre le journalisme professionnel et le journalisme citoyen de site comme le précurseur coréen OhMyNews et le français AgoraVox. Toujours selon lui, Internet permet une telle alliance et l’aventure à laquelle il participe, celle de Rue89, se fonde sur ce postulat. “On a passé notre temps à faire des journaux en total ignorance de nos lecteurs” ajoute Frédéric Filloux, assumant son rôle, en tant que rédacteur en chef de Libération dans les années 90, dans cette “faillite collective“.

2e piste, celle qui mène aux réseaux sociaux et notamment à Twitter. “Twitter peut être un bon outil d’alerte pour un journaliste, il m’arrive d’y apprendre des choses intéressantes” reconnait Augustin Scalbert. Mais il est nécessaire, pour réellement obtenir des informations de qualité, de creuser les éléments glanés sur Twitter poursuit-il. “C’est avant tout un outil de diffusion de l’information“, avec ses avantages et ses dangers de propagation de fausses informations. “Twitter, bof” acquiesce Frédéric Filloux.

3e piste, la réorganisation des moyens d’information pour être en mesure de supporter le coût de l’information. En effet, comme nous l’explique Frédéric Filloux, le bureau du New York Times à Bagdad coûte 3 millions de dollars quand les revenus des plus riches pure-players comme le Huffington Post ou Politico ne dépassent pas 9 millions. La solution est donc dans la mise en place de partenariats, pour partager les compétences et les informations. Comme Rue89 le fait depuis l’origine remarque Augustin Scalbert.

4e piste, renverser le rapport Internet-Papier pour mettre le premier au coeur des groupes d’information. Comment opérer une telle révolution ? “Il faudrait changer les patrons de rédaction” affirme Frédéric Filloux. “C’est une question de génération” poursuit Augustin Scalbert en enfonçant le clou du cercueil des dinosaures de la presse papier, rétifs à tout bouleversement et attachés au caractère noble du support papier.

2nd chantier > réinventer le modèle économique de l’information: “C’est la quête du Graal mais il n’y a pas de Graal” (AS)

Trouver des solutions à cette crise de la presse, c’est aussi et surtout revoir le modèle économique.

1ère piste, développer des produits plus souples, plus adaptés, bref, proposer du sur-mesure au lecteur. Pour Frédéric Filloux, cela a l’immense inconvénient de nous priver de la joie de nous intéresser à un sujet vers lequel on ne serait pas allé naturellement.

2e piste, mettre l’accent sur la spécialisation et les produits de niche, type XXI ou @si, qui résistent mieux à la crise. “Ce serait assez dramatique” s’alarme Augustin Scalbert, parce que cela impliquerait que “chacun ne lise que ce qui l’intéresse et pas du tout le reste “.

Conclusion: A quoi ressemblera un grand journal dans 10 ans ? [> 1h03']

Photo : “le Parisien - B&W”, vivejm (Flickr)

Cet article a été posté le Jeudi 7 mai 2009 à 7:07.
Catégories: Journalisme, L'emission, Presse écrite, Web.

1 commentaire, Laisser un commentaire ou Ping

  1. Bravo les gars, excellente émission.
    Comme d’hab, le côté no-langue de bois de F.Fillioux est appréciable, et je n’ai pas compté le nombre de fois qu’A. Scalbert prononce l’expression “on tatônne” :-)

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